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La graphie tonale du dan de l'est : une expérience quantitative en lecture orale

Je viens de passer trois mois à Man en Côte d’Ivoire où j'ai mené une expérience quantitative en langue dan.

Situation

Le dan de l'est est une langue de la famille mandé sud parlée en Côte d’Ivoire. Il est exceptionnel parmi les langues africaines, car il a cinq tons discrets et six tons modules.

Dans les années 1970, des linguistes sont retrouvés face au défi peu enviable de devoir confectionner une graphie tonale viable pour le dan de l'est tout en étant limités par les contraintes des machines à taper de l’époque. La solution qu’ils ont conçue était d’employer des symboles de ponctuation placés en positions initiale et finale des mots, ce qui constituait un changement radical de la stratégie traditionnelle des accents superposés.

L’emploi des symboles de ponctuation a été acclamé localement comme étant une véritable percée. Il a été adopté par la suite dans non moins de quinze langues mandé, kru et kwa, et validé par les instances nationales (ILA, 1979: 18-21). Bien que cette stratégie n’ait jamais été adoptée au delà des frontières de la Côte d’Ivoire, elle a néanmoins attiré l’attention de plusieurs chercheurs travaillant sur les systèmes d’écriture (Frieke-Kappers, 1991; Kutsch Lojenga, 1993: 13-14; 2014: 57-58; Roberts, 2013: 91).

Recherches précédentes

En 2015, dix chercheurs travaillant dans cinq pays africains ont mené une expérience quantitative plurilinguistique. Le but était de tester l’efficacité de la représentation intégrale du ton dans les orthographes de dix langues nigéro-congolaises, dont le dan de l'est. Les résultats démontrent que les lecteurs en dan de l'est, indépendamment du marquage des tons, font beaucoup plus d’erreurs tonales que dans les autres langues, et que leur taux de compréhension est nettement inférieur. Il y a une certaine prévisibilité dans ces résultats car le dan de l'est constitue un cas particulier sur trois plans :

  • Son rendement fonctionnel du ton est beaucoup plus élevé que celui des autres langues ;
  • Sa graphie tonale est la seule qui emploie des symboles de ponctuation plutôt que les accents superposés ;
  • Son syllabaire est le seul à ne pas inclure des leçons spécifiquement consacrées à l’apprentissage du ton.

Ce sont ces considérations qui nous poussent maintenant à mener une deuxième expérience qui testera l’emploi des symboles de ponctuation pour marquer les tons. Plus spécifiquement, c’est une occasion propice d’ pour évaluer une réforme orthographique d’envergure assez ambitieuse proposée par Valentin Vydrine (INALCO et LLACAN-CNRS). Cette orthographe représenterait le ton au moyen des accents superposés, éliminerait des cas de polygraphie et remplacerait les voyelles à tréma par des caractères spéciaux.

Design

L’expérience aura lieu au Centre Focolari à Man en compagnie de 60 participants. Elle durera au total dix semaines, et suivra un modèle 2 x 2 croisé, ce qui permettra d’investiguer la contribution des tons et des segments indépendamment les uns des autres, ainsi que leur éventuelle interaction.

Les participants seront affectés dans quatre groupes, et chaque groupe apprendra une combinaison différente. Tous les groupes suivront les mêmes matériaux pédagogiques, sauf en ce qui concerne l’orthographe elle même. A la fin, on testera les participants dans des tâches de dictée, de lecture orale et de compréhension.

Impact anticipé

La plupart des expériences sur la graphie tonale évalue les paramètres de densité et d’opacité orthographiques (Bernard et al., 2002; Bird, 1999; Mfonyam, 1989; Roberts et al., 2016). Celle proposée ici, en revanche, ajoute une autre dimension, en évaluant les paramètres du choix de symbole et de sa position relative au mot.

Les résultats fourniront des données empiriques qui aideront les décideurs en dan de l'est dans leurs discussions sur une éventuelle réforme orthographique. Ils aideront également des chercheurs d’ailleurs dans le monde qui sont en train d’élaborer des orthographes pour des langues dont le rendement fonctionnel du ton est extrêmement élevé.

Remerciements

Ce projet de recherchel a bénéficié d'une aide de l’Etat français gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre du programme Investissements d’Avenir portant la référence ANR-10-LABX-0083. Il se situe dans le cadre d'un projet de valorisation qui évalue la graphie tonale du dans de l'est, dont le responsable scientifique est Valentin Vydrin (INALCO / LLACAN-CNRS). Je voudrais exprimer mes vifs remerciements à Valentin pour son invitation à collaborer avec lui, et pour son aide inlassable dans le planning et l’exécution de cette expérience.

Références

Bernard, Russell H., George N. Mbeh & W. Penn Handwerker (2002): Does marking tone make tone languages easier to read?Human organisation 61:4.339-349.

Bird, Steven (1999): When marking tone reduces fluency: an orthography experiment in Cameroon. Language and Speech 42.83-115.

Frieke-Kappers, Claertje (1991): Tone orthography in African languages - a recommendation. Working papers in linguistics, 40. Amsterdam: Vrye Universiteit.

ILA (1979), Une orthographe pratique des langues ivoiriennes. Abidjan: Institut de linguistique appliquée, Université d'Abidjan.

Kutsch Lojenga, Constance (1993): The writing and reading of tone in Bantu languages. SIL Notes on Literacy 19.1–19.

Kutsch Lojenga, Constance (2014): Orthography and tone: a tone system typology with implications for orthography development. In Developing orthographies for unwritten languages, ed. M. Cahill & K. Rice, 49-72. Dallas: SIL International.

Mfonyam, Joseph Ngwa (1989): Tone in Orthography: the Case of Bafut and Related Languages. Université de Yaoundé, Cameroun. Thèse d'état.

Roberts, David (2013): A tone orthography typology. In Typology of Writing Systems, ed. S.R. Borgwaldt & T. Joyce, 85-111. Amsterdam: John Benjamins.

Roberts, David, Keith Snider & Steven Walter (2016): Neither deep nor shallow: testing the optimal orthographic depth for the representation of tone in Kabiye (Togo). Language and Speech 59:1.113–138.